mardi, mars 5, 2024

La lettre Comb Lab : Durabilité faible, durabilité forte

Dans notre lettre du mois de mai 2021, nous nous questionnions sur l’expression oxymorique développement durable. Comment imaginer raisonnablement un développement sans limite à bord d’une biosphère limitée ? Du reste, il est devenu commun d’entendre l’énonciation de ‘’guillemets’’ avant que les locuteurs prononcent ce couple de mots antagonistes.

Désormais la distinction entre durabilité faible et durabilité forte s’est imposée. Hartwick (1977) défendit la substituabilité des capitaux économique, naturel, humain. Position dénommée durabilité faible et adoptée par des institutions internationales dont la Banque mondiale. Ces dernières années, les technologies auto-apprenantes apparaissent à certains comme le poste avancé de cette substituabilité qui caractérise la durabilité faible. A l’inverse, la durabilité forte postule que les technologies doivent contribuer au maintien et à la pérennité des capitaux naturels en bon état, à l’opposé de la prétention selon laquelle les capitaux naturels seraient remplaçables. Au passage, notons que ‘’capital’’, terme polysémique, désigne le principal d’une dette par contraste avec les intérêts de celle-ci.

Adopter la durabilité forte consiste surtout à subordonner les activités humaines et l’usage des appendices technologiques, aux neuf limites planétaires. L’introduction (2009) du concept de limites planétaires interpelle. D’un côté il donne la mesure ultime du problème de la dégradation consciente de notre milieu de vie et des conséquences funestes que cela peut engendrer. D’un autre côté, il maintient à distance la représentation que l’on peut se faire desdites limites car il reste malaisé de les rendre directement perceptibles à l’échelle humaine.

Concrètement, la durabilité forte consiste à maintenir les activités humaines en-deçà des seuils de déstabilisation :

  • du climat,
  • de la perte de la biodiversité,
  • de la perturbation des cycles biogéochimiques de l’azote et du phosphore (cf. l’agriculture),
  • des perturbations du sols par exemple par des métaux lourds (cf. l’industrie),
  • de l’acidification des océans,
  • de la diminution de la disponibilité globale en eau, enfin de l’appauvrissement de la couche d’ozone dans la stratosphère.

Deux limites complètent les sept précédentes :

  • l’introduction d’éléments chimiques nouveaux dans l’environnement (composés de synthèse – résidus radioactifs)
  • l’accumulation d’aérosols dans l’atmosphère.

Évidemment, la prise en compte des limites planétaires consiste également à subordonner le rythme de consommation des ressources naturelles à leur capacité de reproduction.

Les chercheurs ont établi des critères pour mesurer les écarts entre les effets des activités humaines et les limites planétaires. Bien évidemment, les équipes scientifiques continuent d’améliorer ces indicateurs de valeur et travaillent à partir des informations qui peuvent en être tirées telles que l’état des écosystèmes à l’instant ‘’t’’ et la prospective qui peut être inférée des mesures.

De même l’occupation des sols et de la disponibilité en eau renvoient à la surface globale couverte par la forêt. Puits de carbone, lieux d’infiltration de l’eau dans les sols par les racines des arbres et sanctuaires d’une part très importante de la biodiversité, les forêts apportent une contribution majeure aux équilibres globaux.

Certes, ces considérations restent abstraites car les détails de la vie quotidienne ne permettent pas de saisir la réalité des atteintes à la biosphère ni l’irréversibilité de leurs effets. Malgré tout, nul n’échappera à l’impératif de ramener à nos échelles individuelles les données finement documentées, puis vulgarisées et enfin relayées par un nombre toujours plus important de supports médiatiques. En effet, quels que soient les à-coups des économies, les fluctuations des systèmes financiers, et les enjeux politiques des stratégies partisanes, personne n’est exempt du besoin d’air pour respirer, du besoin d’eau pour continuer à vivre, du recours permanent à la biodiversité pour avoir une assiette garnie au bout de la chaîne alimentaire.

Il n’est ni punitif ni moraliste de faire en sorte que les informations sincères, authentiques, vérifiées et gratuitement accessibles, transforment nos opinions en convictions, c’est-à-dire que notre cognition les tienne pour vraies et déclenche ainsi des comportements adaptés à la situation globale. La dépendance aux écosystèmes pérennes est une réalité objective aveugle aux tergiversations et aléas de la vie des sociétés.

Cette dépendance aux écosystèmes révèle l’égalité la plus primordiale, la plus radicale, qui unit tous les êtres. L’expérience prouve malheureusement que la dépendance aux écosystèmes révèle également que l’égalité, aussi fondamentale soit-elle, est une condition nécessaire mais pas suffisante pour l’évènement de la coopération et de la sobriété raisonnable dans un paradigme1 démocratique. D’où l’injonction au changement volontaire de paradigme : passer de la compétition tout au long de la vie à l’entraide, la solidarité et la coopération avant que les évolutions climatiques et environnementales n’exercent aveuglément leurs contraintes physiques à l’échelle de la biosphère.

Pour finir et prolonger à cette réflexion, le schéma ci-contre facilite la prise de conscience de la question de l’eau en rendant compte des proportions relatives de la masse totale d’eau salée et douce (grosse boule bleue), la quantité d’eau douce (boule moyenne), enfin la quantité d’eau douce consommable (petite bulle).

1 Le mot paradigme est employé ici au sens de développé par Thomas Kuhn dans La structure des révolutions scientifiques. Édition Poche 2018.

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