mercredi, avril 24, 2024

La lettre Comb Lab : De la colère des agriculteurs.

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La complexité des sujets de société devenus techniques et enchevêtrés entre eux, ne permet plus à qui que ce soit d’en détenir une connaissance totalisante. Aussi les spécialistes d’une question d’actualité particulière déploient leurs arguments, s’efforçant ainsi de composer une cohérence intelligible bien que non exhaustive. S’agissant de la crise agricole de ce début d’année, l’introduction maladroite de la taxation du carburant non routier, le maquis des subventions européennes et l’extrême diversité des agriculteurs, ne permirent pas de saisir aisément les enjeux. Or, les intérêts catégoriels divergents, en majorant l’actuelle compétition électorale, hypothèquent l’urgente et inévitable réorientation de l’agriculture vers les méthodes vertueuses.

Avancées et reculs de la stratégie européenne :

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Pierre-Marie Aubert, ingénieur agronome, directeur du programme des politiques agricoles et alimentaires à l’Institut du développement durable et des relations internationales, disait le 5 février sur France culture1 : « La stratégie de l’UE ‘’de la fourche à la fourchette’’ avait 27 projets de textes ou de révisions de textes. Sur ces 27, 8 ‘’communications’’, qui n’engagent à quasiment rien, sont sorties. Il y a eu une révision portant sur un texte relatif aux phytopharmaceutiques ‘’les préparations naturelles peu préoccupantes’’ permettant aux agriculteurs d’user de purin d’ortie, de purin de consoude sans être inquiétés par la répression des fraudes. Tout le reste n’a pas vu le jour.

  1. La révision de la directive sur les pesticides a été rejetée par le parlement ;
  2. La loi sur la restauration de la nature a été extrêmement affaiblie et n’est pas encore mise en œuvre ;
  3. La directive sur les installations classées, qui s’applique aux élevages d’une certaine taille : les bovins ont été exclus de l’application de la directive ;
  4. Le paquet bien-être animal a été reporté sine die ;
  5. Etc.

Je pourrais continuer la liste jusqu’aux 27projets et on n’aurait toujours pas d’élément structurant pour le monde agricole. Ce qui a été dénoncé sur les jachères, c’est la réforme de la PAC. Ce n’est pas le pacte vert. Les États et le parlement, ont souhaité que la réforme de la PAC ne soit pas affectée par le pacte vert.

Dans leurs revendications, les agriculteurs croient désigner le pacte vert mais en réalité, ça n’a rien à voir. »

Reste que dans plusieurs pays dont la France, la question du carburant agricole fait aussi l’objet d’un report. Les introductions brutales de réformes sans pédagogie ni contreparties ne font recette nulle part en Europe.

Un sujet grave, tragique, non-rationnel :

Grave parce que depuis la deuxième moitié du XIX° siècle, en réponses à des motivations fort différentes selon les époques, les politiques de réduction du nombre de fermes s’accumulent2. Ce phénomène n’est donc pas nouveau. « 30% des exploitations agricoles ont disparu entre 1892 et 1929. Cette chute est due à la disparition d’une majorité d’exploitations de moins de 1 hectare, tandis que les exploitations de taille moyenne ont pris de l’importance »3 ; la crise économique de l’époque y fut aussi pour quelque chose.

Autrefois comme aujourd’hui, ce resserrement du nombre de fermes signe le passage lent mais persistant, d’une agriculture vivrière à une agriculture orientée vers la spéculation pour échanger des produits alimentaires contre des ressources naturelles primaires comme des métaux rares, du cuivre, etc. D’où l’heureuse tribune publiée par Le Monde le 11 février dernier : « Le temps est venu de produire d’abord pour nous nourrir et non pour alimenter les marchés internationaux »4

Tragique parce que, selon les études d’Agreste5 relayées par François-Xavier de Montard, directeur de recherche honoraire INRAE, « 19,3% des agriculteurs (soit 76 760) gagnent moins de 10 000€ par an (833€ par mois) et 39,8% (soit 160 792) gagnent plus de 50 000€ (soit 4 167€ par mois) ». Ces quelques chiffres confirment que cette profession est l’une des plus inégalitaires6 et la plus sinistrée : en France, tous les deux jours un agriculteur se suicide selon l’Institut national de la veille sanitaire.7

Non-rationnel car « chaque année, l’agriculture française reçoit entre 9 et 9,5 milliards d’euros de subventions en provenance de Bruxelles. A cela, s’ajoutent 4 à 5 milliards d’aides au niveau national. Le secteur agricole français dispose donc, chaque année, de 14 à 15 milliards de subventions. Aucun autre secteur d’activités ne bénéficie d’aides de cet ordre de grandeur » écrit Christian Amblard directeur de recherche honoraire CNRS dans Médiapart.8 Quels arguments rationnels peuvent justifier de ne pas basculer massivement vers l’agroécologie pour nourrir la population du pays à l’heure du changement climatique ? Entre pulsion de satisfaction immédiate et raison, la lutte reste inégale.

Pourtant, des solutions disponibles existent.

Productivisme, agriculture conventionnelle, agriculture biologique, agroécologie, quelles que soient les chapelles, pour ajuster les modes de production agricole aux conséquences en cascade, actuelles et futures, du changement climatique et de la perte de la biodiversité, il faut apporter des fonds hybrides privés/publics dans les fermes pour :

1) rendre la transmission du foncier équitable,

2) passer de la stérilisation des sols par les produits phytosanitaires à la relation de ‘’synchronie sol / plante’’ telle que décrite par un article très documenté (en anglais) relayé par Sébastien Fontaine spécialiste agriculture, alimentation, environnement INRAE9 ,

3) réintroduire de la main d’œuvre dans les fermes en proposant du travail, c’est-à-dire faire une activité professionnelle quotidienne conçue et vécue en tant qu’ouvrage, délaissant ainsi l’emploi qui consiste à échanger du temps de vie contre un salaire.

Joindre le geste à la parole.

La multiplication des argumentaires solides circulant en écho à ces journées de blocages prouve une fois encore que toutes les connaissances nécessaires à la réussite de la transition écologique et à la sécurité alimentaire existent, chacun pouvant y accéder librement. Aussi, décidant de joindre le geste à la parole, Comb Lab invite ses partenaires à la création d’un centre d’agro-socio-écologie dans les Combrailles. Les détails du cahier des charges feront l’objet de publications prochaines.

1 https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/cultures-monde/france-allemagne-pays-bas-haro-sur-le-pacte-vert-europeen-1929411

2 Éric Alary L’histoire des paysans français Éd. Perrin 2019.

Anthony Hamon Comment Napoléon III a permis le productivisme à la française The Conversation 08.02.2024.

3 Ibid p. 177

4 https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/02/10/colere-des-agriculteurs-le-temps-est-venu-de-produire-d-abord-pour-nous-nourrir-et-non-pour-alimenter-les-marches-internationaux_6215807_3232.html

5 https://agreste.agriculture.gouv.fr/agreste-web/

6 Voir l’enquête en cinq volets du Monde sous le lien suivant :

https://www.lemonde.fr/societe/article/2023/04/03/l-industrie-agroalimentaire-un-entrelacs-de-pouvoir-et-d-argent-en-terres-bretonnes_6168020_3224.html

7 https://www.sante.fr/recherche/s-informer/suicide%20agriculteurs

8 Christian Amblard, Médiapart 07 02 2024. file:///Users/macbookpro/Library/Containers/com.apple.mail/Data/Library/Mail%20Downloads/CDE48D93-6B98-452C-9976-436CF55AAA00/La%20meilleure%20allie%CC%81e%20de%20l%E2%80%99agriculture%20%3F%20C%E2%80%99est%20l%E2%80%99e%CC%81cologie%20%7C%20Le%20Club.html

9 https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1111/gcb.17034.

2 réflexions sur “La lettre Comb Lab : De la colère des agriculteurs.

  • La résilience de nos paysans face aux défis de la souveraineté alimentaire ne suffira pas à freiner la mondialisation des productions agricoles

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  • La mondialisation des production agricoles sera stoppée net par le vêlage du glacier de Thwaites prévu d’ici un a trois ans (dixit NASA), entraînant une rupture des échanges portuaires (+65cm d’élévation du niveau des mers) et subséquemment, le tarissement des “consommables” nécessaires au maintient de la logistique mondiale. Il en résultera à brève échéance, la nécessité d’une production locale de toutes les denrées vitales.

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