Gaz en stock


Avez-vous lu L’âge du feu de John Vaillant ?
2016, un méga-feu hors norme détruit l’essentiel de la ville de Fort McMurray dans l’État de l’Alberta au Canada. Ce récit clair, documenté, bien écrit, tient son lecteur en haleine. Extrait :
« … Notre expérience du feu se déroule dans le domaine du visible, mais elle est rendue possible par l’invisible, ces royaumes vaporeux, dérobés à la vue, où l’énergie abonde. Ce n’est pas l’arbre ni la maison qui brûle, mais les gaz qu’ils émettent. Voilà à quoi sert la chaleur : à libérer les gaz inflammables de leur prison solide ou liquide en les transformant en vapeur. Dans le monde du feu, tout ce qui respire, tout ce qui est volatile, source d’émissions de vapeurs a un intérêt ; non seulement l’air, mais les arbres, le quartier, la maison, le plan de travail en formica, le sac de croquettes pour chats posé dessus, voire, s’il fait assez chaud, le chat lui-même. Plus la température s’élève, plus le feu aura un menu varié. »1

Une situation hors contrôle engendrée par des températures très anormalement élevées dans cette région subarctique, et des quartiers résidentiels se terminant en impasses. D’où des évacuations pare-choc contre pare-choc dans des rues saturées entre les maisons qui brûlent en trois à cinq minutes seulement.
Mais, intéressons-nous plutôt à ce que les quelques phrases de la citation mettent en lumière : « Ce ne sont pas les arbres ou les maisons qui brûlent mais les gaz qu’ils émettent sous l’effet de la chaleur. Car ces gaz, initialement emprisonnés dans les objets solides ou liquides, sont hautement inflammables. » (p. 185). A l’évidence, le gigantisme et la vitesse de progression des multiples feux qui cernaient la ville tiennent à l’accumulation d’inflammabilités.
Cette situation peut inspirer une transposition vers nos sociétés contemporaines.
La mondialisation heureuse appartient au passé. Les rapports de force dominent les relations commerciales, sociales et la politique internationale. Les attaques incessantes contre le droit favorisent le plus fort… à court terme. Mais l’inflammabilité des sociétés croît à proportion.
La presse et l’édition subissent la loi du plus fort et, parallèlement, les enquêtes annuelles montrent que la liberté d’expression et de la presse reculent. Jamais autant de journalistes n’ont été emprisonnés et exécutés. Ces forces de contention de la démocratie créent des pressions sociales aux résurgences nommées ‘’revendication des minorités’’. L’inflammabilité va croissante.
A ces gaz sociétaux inflammables s’ajoute la crise mondiale de l’énergie qui endommage la vie des populations partout sur la planète plus qu’elle ne favorise la transition vers des énergies renouvelables. En Russie, en Ukraine, dans les pays du Golfe persique, les bombes enflamment les installations énergétiques, les civils paient le prix de l’inflammabilité des ambitions impériales.

Le statut de monnaie de référence du dollar s’affaiblit et les spécialistes de la question ne voient pas de devise alternative. Lors d’une conférence au Conseil économique, social et environnemental, l’économiste Raphaël Gallardo tint ces propos : « La Chine est une puissance économique, commerciale et technologique mais sa devise ne sera jamais convertible parce que les banques chinoises sont virtuellement insolvables. Le Japon est une économie trop petite avec la persistance de penchants protectionnistes. L’Europe est une puissance économique mais sans puissance budgétaire, sans puissance militaire. » A quoi s’ajoute la volatilité des marchés mondiaux qui affecte de plus en plus durement la vie des ménages car la loi du plus fort est un mercantilisme agressif qui fait prospérer les inégalités. Les inégalités compriment en continu un gaz social hautement inflammable.
Le traitement par l’interdiction de l’addiction aux écrans pour les adolescents tout comme le traitement répressif des lanceurs d’alerte qui mobilisent contre les erreurs environnementales, ne résolvent ni le fait que l’Europe a raté le virage du numérique dans le dernier tiers du XX° siècle ni la nécessité d’engager d’authentiques politiques environnementales. Les communautés soumises aux submersions marines, ou délogées par les détachements de flancs de montagnes, ou encore affectées par la stérilisation de leurs sols, ressassent des années durant des rancœurs inflammables.
La question n’est plus de savoir si ces gaz toxiques s’embraseront mais quand et par quel déclencheur. Parmi les déclencheurs possibles nous pensons aux conséquences très concrètes du changement climatique, à l’accélération sociale et aux humiliations produites par l’expansion des inégalités.
Pour notre part, nous nous situons dans la nébuleuse des organisations dont les actions visent, localement, à anticiper les effets des errements et les dénis des décideurs économiques et politiques. Rivalités d’égo ainsi qu’entre structures opérationnelles et stratégies de moins-disance sans oublier la dissonance cognitive (compréhensible dans une certaine mesure) qui emprisonne les décideurs, tous ces facteurs déroutent les esprits des vrais problèmes. Nous risquerions-nous à conjecturer que les décideurs pensent détenir des solutions et se contentent de jouer le court terme qui les avantage en attendant la survenue du problème ?2
Quoi qu’il en soit, cela n’exonère ni d’anticiper les risques majeurs ni de développer des programmes de résilience au-delà des limites sectorielles. Car, chacun des gaz inflammables n’est pas réductible à un danger circonscrit mais émane d’un système complexe et tous ces systèmes se combinent. La pression temporelle du changement climatique en cours et la simultanéité des autres menaces, prescrivent ensemble une approche globale territorialisée.
Mais les conditions de résilience ne sont évidemment pas identiques d’un territoire à l’autre. On observe que certains territoires sont, pour des raisons complexes liées à la composition de leurs populations et à l’allant de leurs élus, dotés d’un capital social qui en fait des localités apprenantes, inventives où les risques d’embrasement sont atténués et la résilience déjà en chantier. D’autres territoires pour des raisons qui restent à analyser, ne bénéficient pas d’un capital social entraînant et stagnent dans une sorte de suivisme des autorités supérieures face aux dangers du monde.
Les grandes questions globales énoncées plus haut engendrent des répercussions fortes jusque dans les localités rurales excentrées des centres de pouvoir. Aussi, connaître son voisinage élargi permet de développer le potentiel du capital social local. Cela facilite la mobilisation de quelques élus et agents pour une mise en mouvement. Plaise au ciel que les exécutifs locaux fraîchement en place entament immédiatement des processus de résilience et renforcent les initiatives précédemment lancées.

A défaut, le statu quo est un danger qui grossit chaque jour. Car le maintien des habitants, des entrepreneurs, des élus dans un système socioéconomique qui date du XVIII° siècle vient se fracasser contre le mur de l’IA, des usines autonomes et des agents conversationnels. Le statu quo se fracasse plus violemment encore contre le mur du changement climatique car il annihile la capacité de souplesse et d’agilité lorsque les conditions de vie changent. Les habitudes, la peur du changement et l’appât du gain de court terme obstruent la capacité à rester au contact de l’évolution des réalités intangibles. Processus qui fragilise les institutions en tous genres et les citoyens en général.
En conclusion,
Qu’on le souhaite ou qu’on le redoute, le changement climatique et la numérisation généralisée n’épargne aucun secteur de l’activité économique. Notamment en Combrailles, industrie et agriculture rencontreront quelque peine à rester des secteurs dominants. Cette situation doit être examinée plutôt que délaissée. Certes les débats seront tendus mais la recherche d’une socio-économie adéquate n’invalide pas que c’est bien la structure vivante ou stérile des sols qui gouvernera en dernière instance. A défaut, quels seront les agios liés au statu quo ?
Nous appelons de nos vœux la nouvelle mandature locale à faire converger élus de proximité, agents et société civile pour sortir d’un fonctionnement en mode dégradé et ainsi agréger les compétences pour affronter le nouveau climat de la biosphère et ajuster le territoire à l’environnement dont il nous dote.
1 John Vaillant L’âge du feu, Chronique d’une planète en flammes Ed. Noir sur Blanc Lausanne. 2023, p. 84
2 Allusion à Nassim Nicholas Taleb Le cygne noir, La puissance de l’imprévisible Paris Les belles lettres 2022. P 226
